Alda Greoli aux artistes: «Ça ne sert à rien de promettre la lune»

Suite et fin de notre enquête sur le secteur théâtral. La ministre de la Culture réagit aux déclarations des artistes et responsables d’institution.

Précarité, humiliation, système D, horizon bouché, les artistes évoquaient samedi un quotidien complexe dans Le Soir. La ministre de la Culture réagit.

Avez-vous été surprise par ces témoignages ?

J’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes du secteur, à mon cabinet mais aussi avant et après les spectacles. Les témoignages que vous avez recueillis reflètent parfaitement ce que j’entends partout, y compris lors des réunions du plan « Bouger les lignes ». Donc étonnée, non ! Concernée, oui ! Je ne peux pas rester sans rien faire face à une telle situation. Ceci dit, il y a des choses pour lesquelles je ne suis pas compétente. Mais ça ne veut pas dire qu’on doit s’en désintéresser. J’estime qu’il est de ma responsabilité d’intervenir aussi sur ces questions.

De quelle manière ?

D’abord, il y a ce qui relève de mes compétences et qui se trouve dans le nouveau décret : la qualité de l’emploi artistique est désormais au centre du système. En posant cela comme une des données constituant la colonne vertébrale de ce qui va être examiné pour la recevabilité des dossiers, on donne un signal. Ensuite, je pense qu’il faut faire preuve de courage politique. On doit avoir une discussion avec le secteur à propos du fait que, chaque année, 150 artistes sortent de nos écoles. C’est le même nombre que pour l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse alémanique réunies. Y a-t-il vraiment des perspectives pour tous ces jeunes ? C’est un débat qu’il faut avoir.

Et en ce qui concerne ce qui n’est pas de votre compétence ?

Le contrôle de disponibilité pour les chômeurs dépend aujourd’hui des ministres régionaux. J’ai l’intention d’avoir une discussion avec Didier Gosuin pour Bruxelles et Eliane Tillieux pour la Wallonie, à ce sujet. Pour voir comment, demain, nos artistes peuvent être accompagnés dans une vision positive de leur travail.

N’est-ce pas un vœu pieux ?

Non, il y a des choses à faire. Par exemple, à l’heure actuelle, on le voit dans plusieurs témoignages que vous avez publiés, on ne valorise pas le temps d’écriture, de répétition, etc. Donc, non seulement les artistes ne sont pas indemnisés durant ces périodes, mais ils ne peuvent pas les compter comme temps de travail. Avec des conséquences immédiates sur la difficulté d’obtenir le statut d’artiste. Il faut qu’on fasse bouger les choses dans ce domaine, avec aussi une formation adaptée des employés du Forem et d’Actiris.

Pour le statut d’artiste, c’est le fédéral qui est compétent…

Avec Sven Gatz, le ministre flamand de la Culture, nous avons mis sur pied un groupe de travail qui fonctionne déjà pour déterminer ce que nous voulons porter au fédéral pour modifier le statut d’artiste. Même si nous n’avons pas de prise directe sur ce sujet, c’est de ma responsabilité d’intervenir avec un dossier solide.

Vous soutenez aussi la création d’une fédération des arts de la scène ?

Effectivement. Pour l’instant, tout le monde avance en ordre dispersé. Avoir une fédération représentative du secteur qui pourrait avoir de vraies négociations paritaires de type classique ou, simplement, une articulation plus juste du rapport de force avec le politique, c’est un véritable enjeu.

Mais on voit dans les interventions des différents responsables d’institution qu’il y a de grandes divergences dans le secteur…

Je pense que les choses évoluent. Dans les fédérations d’autres secteurs (syndicats, médecine, hôpitaux…), la parole n’est pas toujours simple non plus. Mais il y a un débat à l’intérieur de la fédération avant une prise de position commune. Cela permettrait, dans le secteur des arts de la scène, de ne pas rester dans une position de quémandeur face au politique. De plus, il ressort aussi de vos interviews que le métier d’artiste est relativement solitaire. Avoir un lieu, une organisation, où on se structure en parole et en actions, ce serait un plus dans ce cadre.

L’un de nos interlocuteurs évoquait la grande disparité des salaires parmi les directeurs d’institution. Quelle est la règle dans ce domaine ?

Les conseils d’administration ont la responsabilité de déterminer la rémunération de leurs cadres. Je n’ai pas connaissance de ceux-ci et je n’ai pas à m’immiscer là-dedans. Je ne peux pas à la fois réclamer que les CA s’autonomisent et se responsabilisent et être tout le temps derrière eux à leur imposer ce qu’ils doivent faire.

Mais il s’agit quand même d’argent public ?

C’est vrai. C’est pourquoi il est normal que je puisse contrôler, en tant que ministre de la Culture, s’il n’y a a pas un écart trop important entre ce à quoi les subsides doivent être affectés et d’éventuelles sommes qui iraient principalement vers des salaires de direction. La manière dont nous avons établi les grilles d’évaluation pour les nouveaux contrats-programmes permet ce contrôle. Pour le reste, c’est la prérogative des CA. S’ils décident de nommer quelqu’un pour un mandat précis ou pour une durée indéterminée, c’est leur choix. Et j’estime que la Communauté française ne devrait pas faire partie de ces CA. Nous sommes le pouvoir subsidiant, point à la ligne. La différence entre l’opérateur et le régulateur me semble essentielle. Notre boulot, c’est de voir, dans le cadre de l’évaluation des contrats-programmes si les choses demandées sont respectées. À eux de voir comment le faire au mieux.

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